Carmignac affiche une grande prudence


Malgré l’enthousiasme des opérateurs suite au discours de Mario Draghi prononcé jeudi, Carmignac affiche une grande prudence. Les marchés européens et américains progressent depuis déjà quelques temps sans que les fondamentaux l’expliquent, estime la société de gestion.

Le discours de prudence de Carmignac est clairement à contre-courant de l’enthousiasme qui anime les opérateurs de marché suite au discours de Mario Draghi. Celui-ci a évoqué jeudi un réexamen en décembre prochain du plan de « quantitative easing », la fameuse politique monétaire de relance de la BCE débutée en mars dernier. Cette déclaration a entrainé un bond des indices boursiers, qui se poursuivait vendredi matin.

Pour Carmignac, l’idée est simple : les mauvais signes économiques s’accumulent à l’échelle mondiale, mais les opérateurs ignorent de nouveau ces risques, portant bien plus d’intérêt aux politiques monétaires de la BCE et de la Fed, qui ne veulent pas brusquer les marchés. En découle un décollage des indices boursiers, sans que celui-ci soit soutenu par de solides fondamentaux économiques. Ce manque de corrélation entre la bourse et les fondamentaux n’est pas une nouveauté et est déjà venu à l’esprit de plus d’un investisseur. Quoi qu’il en soit, Carmignac évoque une situation de « bulle » et s’attend à une prise de conscience des opérateurs à l’avenir.

Plusieurs signaux économiques dans le rouge

« La croissance émergente s’effrite » relève Frédéric Leroux, gérant global de Carmignac, alors qu’en parallèle, la dette de ces mêmes pays émergents « a fortement augmenté », notamment dans le secteur privé. La conjugaison des deux éléments « correspond à ce qui s’est vu dans l’univers développé pré-Lehman », affirme le gérant, en référence à la croissance de l’endettement privé qui s’était observée dans les années fastes de l’économie américaine avant les difficultés de l’année 2008.

Carmignac ne s’inquiète que modérément du dossier chinois, alors que le pays ne devrait « pas subir de crash landing » (« atterrissage catastrophe »), contrairement à ce que l’on a pu croire récemment. Les pouvoirs chinois auraient en effet de la marge de manœuvre pour aider l’économie à atterrir en douceur si besoin, l’Etat ayant un très faible déficit et la banque centrale de Chine ayant différents leviers à sa disposition. Un œil est néanmoins gardé sur les flux de capitaux qui sortent du pays depuis maintenant plusieurs mois.

La société de gestion se fait un peu de soucis pour l’Europe alors que les exportations allemandes ont reculé significativement le mois dernier. Un peu d’inquiétude également vis-à-vis des Etats-Unis, où l’activité industrielle ralentit au point que le pays « est proche d’une récession industrielle ». Pour cette raison, « la dynamique économique [américaine] risque de décevoir le consensus », évoque toujours la société de gestion. Quant à l’économie japonaise, celle-ci ne parvient toujours pas à redécoller comme on pouvait l’espérer en début d’année, le pays subissant « l’influence des émergents » ainsi qu’une baisse des commandes à l’industrie. Mais comme en Europe, la banque centrale pourrait prochainement agir pour augmenter son « quantitative easing ».

Doutes sur l’efficacité du « quantitative easing » (QE)

Problème : Carmignac met en doute l’efficacité des plans de « quantitative easing » pour doper l’activité économique. « Si le QE de la Fed a marché à partir de 2009, c’est parce que le rebond économique était déjà en cours. Or, l’actuel QE européen se déroule alors que les craintes de rechute économique sont plus fortes ». Depuis sa mise en place, « le QE n’a pas réduit le surendettement global », notamment l’endettement public, remarque la société de gestion, qui affirme que « la soutenabilité de la dette n’est toujours pas assurée ». Surtout, « le QE n’a pas évité la baisse tendancielle de la croissance mondiale » et « n’a pas supprimé les pressions déflationnistes ». « Le QE n’améliore plus la profitabilité opérationnelle des entreprises » ajoute encore Carmignac.

Prenant l’exemple américain, la société de gestion remarque que le revenu réel médian des ménages n’a pas progressé depuis 2011, alors que les indices boursiers ont décollé pendant la phase de QE achevée en 2014 aux Etats-Unis. Pour Frédéric Leroux, « la hausse des marchés est simplement une bulle ». Le gérant poursuit : « les autres sociétés de gestion disent « bad news is good news » [car cela incite les banques centrales à agir], mais nous nous démarquons de ce discours. En effet, il n’est pas évident qu’en-dehors de l’effet d’annonce, le QE ait un effet positif [sur l’économie] ». Sans compter que « la succession des QE semble faire perdre leur efficacité économique [aux Banques centrales] », affirme Carmignac.

Gestion « très défensive »

« Il faut que le marché se rende compte d’un écart entre les attentes de bénéfices et la performance des entreprises en bourse », poursuit Frédéric Leroux. « Compte tenu des incertitudes sur la croissance, les actions ne sont plus bon marché » ajoute-t-il.

« Pour l’instant, le début de la saison des résultats trimestriels aux Etats-Unis montre que les chiffres d’affaires se réduisent. La prochaine étape pourrait être une déception sur les marges. Ce serait un signe que l’économie réelle ne suit plus les attentes optimistes du marché », estime pour sa part Didier Saint-Georges, membre du comité d’investissement de Carmignac

La position de Carmignac est claire : « Le marché n’a pas pris la mesure de ce qui est en train de se passer », affirme Frédéric Leroux. « Depuis le mois d’août, on perçoit vraiment que quelque chose a changé » affirme pour sa part Rose Ouahba, directrice de la gestion obligataire chez Carmignac.

Seul 7% du fonds « Carmignac Patrimoine » est actuellement exposé au marché actions, une proportion faible qui reflète la prudence de la société de gestion. « Nous sommes très défensifs », commente Frédéric Leroux.

Interrogé sur le sujet « positif » des faibles prix du pétrole pour l’économie européenne, Didier Saint-Georges explique sans enthousiasme que « la baisse des prix du pétrole a plutôt augmenté le phénomène de déflation qui participe à mettre en échec les banques centrales, et la baisse des prix du carburant ne s’est pas traduite par une accélération de la consommation des ménages, mais par davantage d’épargne ».

Pour Carmignac, même une éventuelle absence de hausse des taux de la Fed n’est pas un sujet d’enthousiasme. Ceci serait surtout le signe que « l’économie américaine ne pourrait pas supporter le moindre durcissement de la politique monétaire », ce que Didier Saint-Georges juge « inquiétant » car la Banque Centrale américaine n’aurait dès lors plus de levier majeur pour réguler le cycle économique.

X. Bargue (redaction@boursorama.fr)

Boursorama du 26 octobre 2015

Marchés : « après le krach, le rebond ou le re-krach ? » (Marc Touati)


Boursorama le 02/11/2015 à 16:04, mis à jour à 18:03

 

Les marchés ont finalement connu un excellent mois d’octobre (+9,9% sur le CAC40) malgré la « mauvaise réputation » de ce mois d’automne qui a souvent vu les crises boursières s’accélérer par le passé (1929, 2008). Mais pour l’économiste Marc Touati, la prudence reste de mise.

« 2015 se présente d’ores et déjà comme l’année de tous les extrêmes sur les marchés boursiers », affirme Marc Touati, président d’ACDEFI, dans la dernière lettre d’analyse de son cabinet d’études. L’économiste rappelle que l’année a déjà connu « des sommets, parfois historiques (notamment pour le Dow Jones et le Dax) au printemps, un krach à l’été et des montagnes russes depuis ».

Rebond ou « re-krach » ?

« La principale raison de cette volatilité extrême réside dans l’évolution de la croissance mondiale. Cette dernière est effectivement passée de 3,4 % en 2014 à environ 2,8 % cette année et semble se diriger vers les 2,4 % l’an prochain », explique Marc Touati. « Si la récession n’est donc toujours pas à l’ordre du jour, cette nette décélération appelle forcément une correction boursière », qui a eu lieu cet été.

« La question reste donc de savoir si cette correction baissière va ensuite se poursuivre ou laisser place à un rebond qui ouvrirait la porte à de nouveaux sommets historiques. Selon nous, la première solution devrait l’emporter dans un premier temps, en attendant une reprise plus nette fin 2016 », estime-t-il.

Malgré la croissance toujours positive de l’économie mondiale et le maintien des prix des matières à un niveau faible bénéficiant à l’Europe, Marc Touati affirme en effet que « les risques demeurent nombreux et nous empêchent de conseiller d’investir massivement et sans réserve sur les marchés boursiers. Selon nous, les principaux risques qui pèsent sur l’économie et les bourses mondiales sont au nombre de sept ».

Sept risques identifiés

Les sept risques identifiés par Marc Touati sont les suivants :

1er risque : « l’instabilité géopolitique », avec notamment la poursuite d’une situation bancale en Ukraine ou en Syrie. Le risque reste faible alors que les marchés ont jusqu’ici peu réagi à l’évolution de ces dossiers, les derniers remous dus à la crise ukrainienne remontant à février 2014.

2nd risque : « la trappe à liquidités ». En économie, ce concept désigne une situation dans laquelle l’activisme monétaire d’une banque centrale ne parvient plus à relancer l’économie. Telle est la situation que craint actuellement Marc Touati avec le « quantitative easing » : « À force d’injecter pléthore de liquidités, les banques centrales ont mécaniquement réduit l’efficacité économique de ces dernières », explique l’économiste. Ceci pourrait limiter ainsi les perspectives de croissance.

3ème risque : « la déflation », alors que le taux d’inflation en zone euro frôle dangereusement les 0%. « L’exemple du Japon nous a montré qu’un mouvement de déflation ne concerne pas seulement le prix des biens, mais aussi celui des actifs, qu’ils soient immobiliers ou boursiers », rappelle Marc Touati.

4ème risque : « une forte décélération des pays émergents ». Il s’agit du risque qui a inquiété les marchés cet été, notamment avec la contraction de l’industrie chinoise. « Dans la mesure où, depuis une dizaine d’années, la contribution du monde dit « émergent » à la croissance mondiale dépasse les 50%, il est clair que cette dernière continuera de souffrir », commente l’économiste.

5ème risque : « le plafond de la dette publique américaine », qui a encore dû être relevé la semaine dernière pour satisfaire le déficit chronique de la première puissance mondiale après d’âpres discussions. Le risque est néanmoins très faible alors que le plafond est régulièrement relevé et fait davantage figure de déclaration de bonne intention que de limite réelle pour ralentir le déficit public.

6ème risque : « une réactivation de la crise de la dette publique européenne ». Les investisseurs s’étaient inquiétés en 2011 de l’accélération des déficits publics en Europe à la suite de la récession de 2009. La baisse des taux de la BCE a permis de calmer ces inquiétudes, mais le problème de fond n’est pas encore réglé. « Selon nous, le risque premier dans ce domaine est relatif à l’Hexagone, puisque la France est le seul pays européen à refuser de réformer significativement son économie et de réduire ses dépenses publiques, ce qui finira forcément par se payer cher », affirme Marc Touati.

7ème risque : « la remontée des taux longs ». Allant de pair avec le risque précédent, une réactivation des doutes des investisseurs sur les capacités de remboursement des Etats se traduirait par une augmentation des primes de risques appliquées aux taux d’emprunt des Etats. Ce cercle vicieux accroîtrait le risque de défaut des Etats concernés. Ce risque est actuellement très faible grâce à la relance monétaire de la BCE, qui pousse les taux longs à la baisse. Ce risque est plutôt un risque de long terme.

Le CAC40 ne pourrait pas repasser à la hausse les 5.000 points

Même si certains risques paraissent ainsi lointains, Marc Toauti estime qu’« à leurs niveaux actuels, les marchés actions ont, selon nous, utilisé tout leur potentiel de hausse ». L’économiste précise qu’au-delà des niveaux actuels, les indices boursiers « entreraient dans une bulle, qui ne manquera pas de se dégonfler ».

L’économiste s’attend à « une nette tendance baissière au cours des six prochains mois et un rebond significatif ensuite ». Un tel scénario pousserait ainsi à se montrer opportuniste : « une fois la correction baissière enregistrée et compte tenu de l’excès de liquidités accordées par les banques centrales, les marchés boursiers redeviendront attractifs » affirme l’économiste, et il sera temps de se repositionner pour profiter du rebond.

Autour de ce scénario central, Marc Touati s’attend à un large canal de fluctuation du CAC40 pour les mois à venir. «Ce canal ira de 4.200 à 4.800 [points], avec de possibles dépassements vers les 4.000 à la baisse et les 5.000 en phase de hausse », affirme-t-il.

Comme toujours, il reste impossible de savoir ce que feront véritablement les indices boursiers dans un futur proche. Marc Touati souligne simplement que malgré la hausse du mois d’octobre (+9,9% sur le CAC40), « il faut rester prudent ».

 

X. Bargue(redaction@boursorama.fr)

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